publié par Carmen Scarlat, le mercredi 10 juin 2026
Qui connaît une victime de viol ?
J’en connais plusieurs, moi, parmi mes clients.
Ce n’est pas une statistique abstraite ou un sujet de débat lointain. C’est une réalité qui résonne avec une acuité douloureuse chaque fois qu’un nouveau drame éclate au grand jour, rappelant brutalement les conséquences du silence et de l'inaction.
Aujourd’hui la colère se mêle à une immense tristesse suite à la mort de Lyhanna, cette collégienne de Fleurance dont le corps a été retrouvé le 4 juin dernier.
Les critiques sur les failles judiciaires dans cette affaire se multiplient. On parle à juste titre de « dysfonctionnements accablants et inacceptables des services de l’État ». Le suspect avait déjà fait l’objet de plaintes pour viol sur mineur, dont l’une, déposée en août 2025, n’avait donné lieu à aucune audition près de neuf mois plus tard.
Les faits sont la on parle des faits, des procédures, des responsabilités. C'est indispensable, et la lumière doit être faite.
Mais en tant que professionnelle accompagnant en traumas des adolescents et des adultes, je sais qu'il y a un autre versant de cette tragédie, un versant dont on parle beaucoup trop peu : les conséquences, dans la vie d'adulte, de ces faits vécus dans l'enfance.
On parle beaucoup moins de ce qui continue à vivre, à hurler parfois, dans le corps des victimes 20, 30 ou 40 ans plus tard.
Les traumatismes vécus dans l’enfance, notamment les violences sexuelles, les abus ou les situations d’insécurité prolongée, laissent des empreintes bien au-delà de la psychologie.
De nombreuses personnes souffrent sans comprendre : anxiété chronique, hypervigilance, troubles relationnels, compulsions, douleurs corporelles, ou cette impression d’être déconnecté de soi-même.
Ces symptômes ne sont pas des "faiblesses de caractère", ce sont des réels signes de dysrégulation d'un système nerveux qui est resté bloqué dans des réponses de survie biologique.
Mais qu’est-ce qu’un traumatisme, d'un point de vue neurobiologique ?
Comme le soulignent le médecin Gabor Maté et le docteur Peter Levine, le traumatisme n’est pas l’événement lui-même. Le traumatisme, c’est la réponse physiologique incomplète à cet événement.
Lorsqu’un enfant est confronté à une menace insurmontable (et face à un adulte, un enfant est toujours dans l'impossibilité de combattre ou de fuir), son système nerveux autonome déclenche une décharge massive d'adrénaline et de cortisol pour tenter de survivre. Mais puisque l'action motrice (fuir ou se défendre) est impossible, cette énergie de survie n'est pas déchargée.
Le système nerveux s'effondre alors dans un état de sidération : c'est le figement (freeze), ou immobilisation tonique. C'est une réponse biologique de dernier recours, au cours de laquelle l'organisme fait le "mort" pour anesthésier la douleur physique et psychique.
Cette énergie vitale, n'ayant nulle part où aller, reste figée dans les tissus, les fascias et le système nerveux. Pour le cerveau reptilien, cette perte d'énergie et cette immobilisation sont interprétées comme une menace de mort imminente, verrouillant le corps dans la terreur.
Mais pourquoi le corps réagit-il encore des années plus tard ?
Selon les travaux du psychiatre Bessel van der Kolk (Le corps n’oublie rien), le traumatisme n’est pas un souvenir rangé dans le passé. C’est une empreinte physiologique.
Lors du traumatisme, l'hippocampe (la zone du cerveau qui contextualise et appose un "tampon temporel" aux souvenirs) se met hors ligne sous le stress. En revanche, l'amygdale (le détecteur de fumée du cerveau, chargé de l'alarme) enregistre la menace de façon brute.
Résultat : le traumatisme ne devient pas un souvenir narratif ("il m'est arrivé ceci dans le passé"), mais une mémoire implicite.
Le corps garde la score.
La théorie polyvagale de Stephen Porges explique cela par la neuroception : notre système nerveux scanne en permanence l'environnement à la recherche de signes de sécurité ou de danger, et ce, de façon totalement inconsciente.
Si, des années plus tard, une odeur, un ton de voix, une posture ou une situation de vulnérabilité déclenche une neuroception de danger, l'amygdale donne l'alerte. Le corps réagit exactement comme si l'agression était en train de se produire maintenant.
C'est pour cela qu'essayer de se calmer par la pensée rationnelle est totalement inefficace. Le cortex préfrontal (le cerveau logique) est littéralement déconnecté lors d'une réaction de survie.
On ne peut pas expliquer à un corps rempli d'hormones de stress qu'il est en sécurité, le corps a besoin de courir, de trembler pour décharger.
L'humain, lui, a appris à inhiber ces mouvements naturels par la honte ou la sidération.
Un traumatisme d’enfance non intégré, non accompagné, peut devenir une organisation interne durable, une identité implicite de survie. Voici comment il peut se manifester :
Symptômes émotionnels et mentaux :
Anxiété sans cause claire (le corps sent un danger que l'esprit ne voit pas)
Peur diffuse, honte ou culpabilité toxique
Pensées négatives récurrentes, brouillard mental
Symptômes corporels (les plus révélateurs) :
Tensions chroniques (mâchoire, dos, bassin)
Fatigue persistante, épuisement surrénalien
Douleurs inexpliquées, maladies auto-immunes
Troubles du sommeil (le système nerveux n'ose pas s'éteindre)
Symptômes relationnels :
Difficultés de confiance, hypervigilance sociale
Dépendance affective ou, à l'opposé, évitement intime
Incapacité à poser des limites (le corps a appris que dire "non" est dangereux)
Symptômes comportementaux :
Compulsions alimentaires, addictions (travail, écrans, sucre, substances), ce sont des tentatives désespérées du système nerveux pour s'auto-réguler ou s'anesthésier.
Besoin de contrôle absolu sur son environnement.
L'effet des médias et des révélations publiques
Lorsqu’un scandale de violences sexuelles ou de pédocriminalité est médiatisé (comme les récentes affaires impliquant le présumé violeur Patrick Bruel), cela agit comme un puissant déclencheur.
Pour les personnes concernées, ce n'est pas seulement l'esprit qui est choqué par la nouvelle. Ce sont des mémoires implicites qui sont réactivées. Le corps reconnaît ainsi ce que l’esprit n’a parfois jamais pu formuler. Les sensations corporelles, les émotions soudaines, les états de stress ou de dissociation qui surviennent à la lecture d'un article ne sont pas des réactions "exagérées" : ce sont des vagues de survie qui remontent à la surface.
Comme le souligne la psychiatre Judith Herman, le traumatisme devient particulièrement pathogène lorsqu’il n’est pas reconnu, pas sécurisé et pas intégré.
Peut-on guérir d’un traumatisme d’enfance ?
Oui. Et la science est aujourd'hui formelle à ce sujet.
Les recherches en neurosciences affectives et interpersonnelles démontrent la capacité du système nerveux à se réorganiser : c'est la neuroplasticité. Le corps peut apprendre la sécurité, même s'il ne l'a jamais connue.
Cependant, la guérison ne passe pas uniquement par la parole. Les approches "top-down" (du mental vers le corps, comme la thérapie par la parole seule) montrent leurs limites quand le traumatisme est profond. Il faut une approche "bottom-up" (du corps vers le mental).
Les accompagnements les plus efficaces incluent :
Les thérapies somatiques (comme le Somatic Experiencing de Peter Levine) qui permettent de décharger l'énergie de survie figée et de compléter les réponses défensives inachevées.
Le travail de régulation du système nerveux pour élargir la "fenêtre de tolérance" et apprendre au corps qu'il est en sécurité dans le moment présent.
La création de sécurité relationnelle (le co-régulation), car un système nerveux blessé dans la relation ne peut guérir que dans une relation sécurisante et éthique.
La réparation ne consiste pas à effacer le passé, ni à "pardonner" à tout prix. Elle consiste à permettre au corps de comprendre, au niveau de ses cellules, que cet événement est terminé. Que le danger n'est plus là et aussi d’évacuer la charge émotionnelle captive dans le corps.
Les traumatismes de l’enfance ne définissent pas une personne. Ils sont des adaptations biologiques brillantes et désespérées à des situations qui dépassaient les capacités de survie d’un enfant.
Ce qui a été figé pour survivre peut, avec du temps, de la sécurité intérieure et un accompagnement somatique respectueux, recommencer à bouger.
Le chemin de réparation est possible, non pas par la volonté seule ou la discipline mentale, mais par la douceur, la régulation du système nerveux et la reconnexion tendre à son propre corps.
A ta disposition pour échanger.